Le Chili d'Allende et de Pinochet dans la presse française: une couverture souvent tendancieuse
Le Chili d’Allende et de Pinochet dans la presse française de Pierre Vayssière, est une étude inquiétante sur la partialité avec laquelle bon nombre de médias français ont couvert le coup d’état militaire et le régime du général Pinochet. L’auteur, professeur d’université - il a enseigné à Toulouse et à Nanterre -a travaillé sur des milliers de coupures de presse du Centre de documentation de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.
L’histoire de l’unité populaire chilienne, estime t-il, appartient à la mythologie de la gauche française pour qui elle constitue une sorte de récit sacré, une croyance à laquelle il est difficile d’opposer une approche de type historique, fondée sur la lecture critiques des documents. Et pourtant écrit -il, «toutes tendances confondues, la presse hexagonale était unanime pour souligner la fragilité de l’union populaire et ses risques d’échec. Mais cette prévision fut instantanément oubliée au soir même du 11 septembre I973".
Principal intervenant dans la couverture de l’actualité chilienne, avec un bon tiers des articles, Le Monde, note Vayssière a joué son rôle de médium dominant dans l’élaboration d’une «vision»officieuse du coup d’état, celle d’un complot dont le journal du soir s’employait à dénoncer les acteurs et les manoeuvres secrètes. Alors que le rapport de la Corporation nationale de réparation et de réconciliation, daté de I996, bien après le départ du général Pinochet, fait état de 3197 victimes, la presse hexagonale décuple longtemps le nombre des victimes pourtant amplement suffisant pour témoigner de la brutalité du régime. Les guérilleros qui combattaient les militaires sont idéalisés, le redressement économique du pays sous le gouvernement militaire passé sous silence. Les informations les plus fantaisistes trouvent un écho comme celles qui annonçaient en I978 que Walter Rauff un nazi, ancien colonel SS responsable de la mort de 100000 juifs, avait été nommé par Pinochet lui même à la tête des services de renseignements, la terrible Dina. Et l’on oublie bien sûr au passage que la gauche chilienne, notamment le parti socialiste, se définissait comme un parti prolétarien et révolutionnaire, partisan de la lutte armée. Bref une couverture, selon Vayssière, qui est loin d'être équilibrée et des exagérations qui n'avaient aucune raison d'être - même pour les plus farouches adversaires du général Pinochet, car la vérité, à elle seule, était déja terrible.
Le livre de l'universitaire fourmille d’autres exemples. Mais le plus inquiétant est que les journalistes qui sont cités sont loin d’être de petites pointures. Ce sont souvent des correspondants considérés à l’époque comme de grands professionnels et de fins connaisseurs de l’Amérique latine. Tous n’ont certainement pas sciemment participé à une entreprise de désinformation et avaient à l’époque l’impression de bien faire leur travail. Alors pourquoi? est-on en droit de se demander. Sans doute parce que le communisme en 1973 n’a pas encore été véritablement ébranlé .On est loin de la Glasnost et de la chute du mur de Berlin, plus près de la victoire de l’armée rouge sur le nazisme, que des révélations sur les goulags. Le communisme est toujours auréolé de sa victoire sur le nazisme. Alors, les correspondants de presse avec plus ou moins de retenue, recherchent le « bon papier» celui qui fera pleurer dans les chaumières. D’un coté, des militaires sadiques et cruels, de l’autre des «opposants»dont on oubliera souvent qu’ils prônaient,pour certains d'entre eux,la lutte armée, aidés par Cuba et l’Union Soviétique.Le cadre est donné, il n'y a plus qu'à le remplir.
Le Chili d’Allende et de Pinochet de Pierre Vayssière est un livre qui met mal à l’aise, car il montre, preuves à l’appui, comment la presse d’un grand pays démocratique peut arriver à travestir la vérité - sans souvent s’en rendre compte. Un livre à lire, à relire, et à méditer pour apprendre à déjouer les pièges de la désinformation - dont les risques sont peut-être encore plus grands de nos jours avec l’explosion de l’internet.
Editions de l'Harmattan, Paris


